OW2 est devenue en dix ans l’organisation open source de facto de l’UE

Cette année marque le 10ème anniversaire d’OW2 que l’association célèbre à l’occasion de sa conférence annuelle, les 26 et 27 juin à Paris. Cedric Thomas, le CEO d’OW2, précise l’impact de son organisation sur la percée de l’open source en Europe depuis une décennie, et ce qui se trame pour les années à venir. 

Interview de Patrick Masson, publiée en Anglais sur le site de l’Open Source Initiative
English interview by Patrick Masson, OSI General Manager

Que représente l’association OW2 en 2017 ?

Cedric Thomas : OW2 est une association à but non lucratif, fondée en 2007. Elle se consacre au développement de logiciels open source professionnels. Nous sommes très fiers de fêter nos dix ans cette année. OW2 a hérité d’un référentiel de solutions middleware baptisé ObjectWeb, qui était soutenu par l’Inria, l’institut de recherche français en informatique et en automatique, Orange et Bull, qui a été racheté par ATOS depuis. Nous avons lancé OW2 avec la conviction que l’open source est non seulement un excellent moyen de développer des logiciels en mode collaboratif, mais aussi une nouvelle façon de faire des affaires au sein de l’industrie des logiciels.
Sur le plan technique, OW2 se concentre sur des logiciels d’arrière plan c’est à dire ceux qui soutiennent les systèmes d’information et qui demandent beaucoup de technologies plutôt que sur les logiciels qui supportent la relation client et qui déterminent l’avantage compétitif des entreprises. C’est le genre de logiciels qui peuvent être développés par la collaboration entre différentes entreprises, même si elles sont concurrentes. Nous nous focalisons sur les logiciels d’infrastructure pour les applications d’entreprise distribuées. Notre périmètre couvre les plates-formes applicatives et le middleware pour la gestion des processus métiers (BPM), la Business Intelligence, les données massives, le suivi des contenus (CMS), des identités et des accès, le travail collaboratif (wiki, chat) et le cloud computing. Nous accueillons également des projets qui aident à développer et à gérer ces systèmes distribués. Notre base de code contient également des outils et des frameworks de développement, de tests et de simulation de charges applicatives.

Est-il juste de dire qu’OW2 travaille principalement avec des organisations en Europe ?

Cedric Thomas : OW2 a été fondée par des membres du monde entier : Etats-Unis, Brésil, Chine et Europe. Nous sommes une organisation mondiale, nous ne disposons pas de bureaux physiques, nous vivons sur le web, pour ainsi dire, et notre équipe est internationale depuis le début. Nous entretenons des liens étroits avec les communautés open source au Brésil et en Chine, par exemple. Mais, c’est exact, après dix ans, bien que notre stratégie soit mondiale, on peut dire que nous avons surtout décollé en Europe, près des deux tiers des adhésions individuelles de l’an passé viennent d’Europe. OW2 est facilement accessible pour les PME et les projets collaboratifs, et nous sommes régulièrement invités à participer aux projets de R&D financés par des fonds publics, pour lesquels nous disposons d’une expérience réelle. Pour beaucoup, nous sommes devenus l’organisation open source de facto de l’UE.

Quels sont vos défis actuels ?

Cedric Thomas : Il existe de nombreux développeurs open source talentueux en Europe, mais très peu de leaders de l’industrie du logiciel. C’est notre défi principal. L’Europe compte de nombreux contributeurs aux projets open source, des intégrateurs et des utilisateurs très avancés, malgré cela, le leadership de l’industrie du logiciel n’est pas en Europe. Cela influence à la fois les utilisateurs et les fournisseurs de logiciels. Beaucoup d’éditeurs européens développent des logiciels de classe mondiale tout en restant, en fait, des suiveurs du point de vue de cette industrie. Dans les entreprises utilisatrices, de nombreux décideurs sont conservateurs. Ils recherchent une sorte de protection dans les logiciels propriétaires. L’Europe reste un marché fragmenté, et c’est un autre défi. La plupart des PME créant des logiciels libres se concentrent sur leur marché domestique ; elles ne génèrent que 20% environ de leurs recettes à l’étranger. C’est une question de culture, de réseaux professionnels et, bien sûr, de langues parlées. A cause de cette fragmentation, ces PME ont du mal à atteindre une masse critique qui pourrait en faire des leaders de l’industrie.

Quels types d’activités OW2 mène-t’elle hors d’Europe ?

Cedric Thomas : Actuellement, OW2 se focalise surtout sur le Brésil où nous soutenons un nouveau chapitre local, et sur la Chine où nos membres animent un chapitre local et organisent un concours annuel de programmation pour les étudiants. Je sais qu’il existe un potentiel important pour OW2 en Afrique, au Moyen-Orient et en Russie, mais nous n’avons pas encore la bande passante pour nous adresser correctement à ces marchés. Nous enregistrons de nombreux téléchargements en provenance des États-Unis, et c’est la raison pour laquelle nous pensons qu’il est important que OW2 participe à des événements à la fois locaux et mondiaux tels OSCON et OpenStack Summit.

Depuis la création d’OW2, quels ont été les plus grands défis du logiciel libre et des communautés open source ?

Cedric Thomas : En fait, je pense que les dix dernières années ont été plutôt favorables au logiciel libre. Il est maintenant reconnu comme le principal mécanisme d’innovation collaborative. En outre, la prolifération d’organisations à but non lucratif, ou fondations dédiées à des projets ou à des technologies, est une excellente illustration de l’élan fantastique provoqué par l’open source ces dernières années. Plusieurs défis subsistent. Comme je l’ai dit, nous voyons le logiciel libre comme un moteur de l’industrie du logiciel mais cela ne signifie pas que vous pouvez faire ce que vous voulez. Dans cette perspective, je vois deux défis principaux. D’une part, nous devons défendre l’intégrité du modèle open source contre toutes sortes d’opportunistes qui en profitent avec des stratégies commerciales fondées sur les licences Open Core ou d’autres tactiques de verrouillage des utilisateurs. D’autre part, nous devons rendre la création de logiciels open source plus professionnelle et durable économiquement, dans un contexte caractérisé par une multitude de projets open source, encore souvent amateurs et de courte durée.

Comment OW2 s’organise pour relever ces défis ?

Cedric Thomas : Nous abordons ces problèmes via notre gouvernance, d’abord par la sélection des projets soumis à notre base de code, ensuite en les aidant à améliorer leur niveau de qualité. Tout d’abord, notre Conseil Technologique a toujours été très prudent vis à vis des projets acceptés dans la base de code OW2. Dès le début, nous avons exclu les licences opportunistes. Nos projets doivent publier leurs logiciels sous une licence approuvée par l’Open Source Initiative, point final. Le Conseil Technologique veille également à ne pas accepter ce que nous appelons le « crippleware », c’est-à-dire une application inutilisable à moins d’être complétée par du logiciel propriétaire. Il y a cinq ans, nous avons lancé un programme de qualité visant à aider les chefs de projet à mieux gérer leurs projets et à créer de la confiance pour les utilisateurs de logiciels de la base de code OW2. Et l’an passé, nous avons lancé la deuxième génération de notre programme de qualité : le radar Open Source Capability Assessment (OSCAR).

Quelles sont les opportunités à venir de l’open source et comment OW2 compte y prendre part ?

Cedric Thomas : Les logiciels open source se généralisent, et cela provoque toute une série de nouveaux défis pour l’écosystème open source. Les marchés clés d’OW2 pourraient même changer. L’association OW2 est née de l’infrastructure des systèmes d’informations d’entreprise, où le logiciel ne dépend pas du secteur d’activité de l’entreprise – un programme CMS ou un bus ESB fonctionne pratiquement de la même manière qu’il s’agisse d’une banque ou d’un hôpital. Partager et réutiliser ces logiciels dans tous les secteurs apporte une masse critique et permet de faire des économies d’échelle. Mais, en se diffusant très largement, le logiciel libre se développe sur de nouveaux territoires y compris certains où ses avantages ne sont pas si évidents. Par exemple, l’open source doit prouver sa valeur aux décideurs classiques qui sont loin d’être des défenseurs du libre. Actuellement, nous capitalisons sur notre expérience acquise grâce à notre programme de qualité en développant une transposition au marché de l’open source de l’échelle d’évaluation des technologies utilisée par la NASA (les fameux Technology Readiness Levels). Et nous présentons notre méthode, que nous appelons “OW2 Market Readiness Index”, lors de la conférence annuelle OW2con’17, les 26-27 juin à Paris. L’objectif de cet index est d’apporter de la valeur à nos projets ainsi que de la stabilité et de la prévisibilité au décideur open source. Je vois une autre opportunité dans le monde de l’IoT : il est encore assez structuré en silos où le logiciel dépend de matériels et de normes spécifiques à un usage, et où les développements transverses aux différents usages ne sont pas partagés facilement. Je prévois que le monde de l’IoT deviendra, en mûrissant, un marché de plates-formes horizontales. Cela ouvrira de multiples opportunités à une organisation comme OW2.

 

Auteur de l’article : la Rédaction

la Rédaction
Journaliste spécialisé, animateur de conférences et de la communauté open source OW2, Olivier Bouzereau s'intéresse au développement de services Web, aux infrastructures, au stockage et à la sécurité informatiques.

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